16 février 2006
Udps : le piège de l'enrôlement
Le Phare (Kinshasa)
ANALYSE
15 Février 2006
Publié sur le web le 15 Février 2006
By Kenge Mukengeshayi
Kinshasa
Cela s'appelle retourner contre l'ennemi ses propres armes. A une différence près : à l'Udps, tout serait plutôt prêt pour faire face à une offensive que certains prédisent massive de la part de ceux des acteurs de la transition qui n'ont jamais apprécié son implication dans le processus électoral et qui ne jurent que de l'en éjecter d'une manière ou d'une autre.
Bouc émissaire
Concrètement, l'embarras du Comité international d'accompagnement à répondre au mémo de l'Udps constituait déjà la preuve, pour ses militants, qu'aucune impartialité, aucune neutralité n'est possible avec cette institution. Il n'y a qu'à faire le constat : depuis l'annonce de l'implication de l'Udps, aucun des ténors du CIAT n'a osé faire le déplacement pour féliciter la fille aînée de l'Opposition et examiner avec elle les voies et moyens de réussir le processus électoral. Un peu comme si ce développement inattendu dérangeait toutes les stratégies patiemment élaborées sur la base de la fausse certitude que l'Udps n'adhérerait jamais à un processus brillant de ses mille faiblesses.
Trois éléments, explique-t-on à l'Udps, permettent de comprendre réellement ce qui se passe. Premièrement : tous les spécialistes admettent, même si aucun d'entre eux n'ose encore le dire officiellement, qu'aucun calendrier sérieux ne peut plus permettre d'organiser des élections dans le timing prévu par l'Accord global. D'où la nécessité et l'urgence d'un nouveau réaménagement. Mais avec quels partenaires et à quel prix ? Surtout, comment faire en sorte qu'un nouveau marchandage n'entraîne pas l'écroulement de l'édifice lézardé du 1+4 ?
Deuxièmement : le dépassement des délais constitue la voie ouverte à la contestation et donc à l'instabilité, quand bien même les acteurs de la transition lorgnent déjà de manière visible sinon malsaine sur l'article 222 de la nouvelle constitution afin de justifier le maintien du régime actuel au-delà du 30 juin 2006.
Troisièmement : la nécessité d'organiser une campagne d'explication, de trouver un responsable accommodant de tout ce gâchis, de se payer enfin à peu de frais un bouc émissaire idéal à jeter en pâture à la population. Et quelle satisfaction si ce bouc émissaire était précisément le donneur de leçons, l'empêcheur de recoloniser en rond.
Cadeau empoisonné
Qu'importe si, en même temps, la victime constitue un élément clé du dispositif du nouveau compromis à mettre en place pour l'après 30 juin. Justement, le secret du crime parfait se situe là : la victime conditionnée et affaiblie ne peut que bénir la main qui fait mine d'abréger son calvaire et se faire inconsciemment son avocat devant l'opinion publique médusée.
Machiavel lui-même aurait applaudi : quel combattant trouverait en effet à redire si, en dépit quelques flèches décochées en direction de leur parti, la réouverture des bureaux d'enrôlement était acquise moyennant la tenue d'une nouvelle session de concertations autour du 30 juin et donc l'acceptation implicite du principe d'une nouvelle prolongation, cette fois-ci pour des raisons effectivement liées à l'organisation des élections ?
Voilà donc comment le prétendu cadeau allait se muer en piège et se refermer mortellement autour du parti de la 10è rue Limeté ainsi pris en flagrant délit de marchander une revendication légitime contre une prolongation illégale de la transition. Voilà, surtout, qui jette un éclairage nouveau et inédit sur les tergiversations sans fin du Comité International d'Accompagnement, dont la manouvre visait ainsi un double objectif. Un : retarder le plus possible la décision afin de rendre la prolongation inévitable. Deux : faire porter à l'Udps la responsabilité de cette prolongation et donc brouiller de plus en plus son image dans l'opinion.
Accusations
Reste que cette machination ne constitue à vraiment dire pas une surprise à l'Udps, où elle est plutôt commentée dans tous les sens. Ici, on accuse ouvertement beaucoup de membres du Ciat non seulement de parti pris, mais aussi d'avoir avoué, à un moment ou à un autre dans des cercles intimes, leur volonté de punir un parti " qui a osé " tenir tête à la communauté internationale. Un parti d'autant plus dangereux - péché mortel dans les modèles de démocratie exportables en Afrique - qu'il bénéficie d'un large soutien populaire le mettant hors de portée des faiseurs de régimes tropicaux.
Là, on affirme qu'en réalité, ces diplomates se retrouvent dans un cas de figure que leurs rêves les plus insensés n'avaient jamais osé imaginer avec l'implication de l'Udps dans le processus électoral. Au point que l'un d'eux, perdant visiblement son sang froid, n'a pas manqué de s'exclamer : " He should not be there ! " (Il ne devrait pas se trouver là !). Enfin, à l'Udps, on est convaincu que certains de ces diplomates avaient envisagé, et continuent d'envisager, la " solution finale ", certes combattue par les Africains. En réalité, la question qui s'est posée, était celle de la faisabilité, et de la rentabilité : comment attendre le même résultat sans avoir à gérer un nouveau martyr ?
Trois pays
Au total, trois pays font pour le moment les frais des critiques des cadres et combattants de l'Union pour la Démocratie et le Progrès social.
D'abord la France, de plus en plus malheureuse en Côte d'Ivoire, mais qui ne s'est jamais consolée d'avoir assisté, impuissante, à la mort d'Habyarimana, puis à la chute du Maréchal Mobutu. Paris n'avait plus alors qu'une seule obsession : mettre en place en Rdc, un régime à même de l'aider à prendre sa revanche sur l'arrogance des maîtres de Kigali. Avec, naturellement, le risque d'entretenir des liaisons dangereuses avec les forces négatives écumant la région.
Que la France prenne le commandement de la force de l'Union européenne " Artémis II " paraît ainsi significatif. Aussi bien pour Kigali qui avait eu à récuser la première version de la même force à l'époque déployée dans l'Ituri, que pour des Congolais qui se demandent pourquoi cette force s'installerait particulièrement dans le Kasaï, fief par excellence de l'opposition, au lieu de se positionner par exemple à la frontière.
L'Afrique du Sud est également épinglée. Pretoria, dénonce-t-on à l'Udps, n'a plus que des visées mercantilistes en lieu et place des objectifs assignés par l'accord global et inclusif à la transition. Notamment celle de se faire payer la facture des armes " placées " à l'époque de la belligérance, mais aussi, face aux coûts d'exploitation de plus en plus prohibitifs des minerais sud-africains, contrôler le secteur minier de la Rdc, gagner des marchés pour l'industrie sud-africaine, garder un oil vigilant sur l'incroyable bassin hydrographique de la Rdc et son fabuleux réservoir d'énergie électrique.
Bref, l'Afrique du Sud verrait en effet d'un mauvais oil des changements qui bouleverseraient tous les calculs et remettraient en cause les avantages acquis. Que Thabo Mbeki se soit énervé contre Etienne Tshisekedi en avril 2005 s'explique alors, même si cet incident lui a permis de comprendre que tous les Congolais ne sont pas que des idiots rampants et couchants.
Enfin, plus trouble est le rôle que joue, aux yeux de l'Udps, les Etats-Unis d'Amérique. Dont l'ambassadeur à Kinshasa a récemment pris le risque d'irriter, en lui opposant l'argument des contraintes du calendrier, une opinion nationale majoritairement acquise à la réouverture des bureaux d'enrôlement. Et qui se demande désormais ce qu'il faut retenir de la proclamation de foi de G.W. Bush sur l'extension de la démocratie dans le monde tout au long de son deuxième mandat.
La surprise, commentent les militants de l'Udps, c'est qu'à leur connaissance, le Département d'Etat n'a pas levé, sur cette question, une option officielle et définitive. De quoi alimenter bien des interrogations sur les véritables motivations d'un ambassadeur.
