28 février 2006
Questions directes à « Jules Kongolo »
Tiré de "CongoIndépendant"
Il ne s’appelle pas Jules Kongolo. C’est un pseudonyme adopté par un de nos correspondants particuliers qui préfère garder l’anonymat compte tenu de ses activités professionnelles. L’homme a travaillé à la Gécamines. Il commente notamment le contenu du rapport de la Commission Lutundula.
« Les contrats les plus scandaleux, notamment sur la Gécamines Kolwezi, ont été négociés durant la période de transition. Le cancer du pillage s‘est métastasé »
Quel est votre commentaire après la publication du rapport de la Commission Lutundula ?
J’ai lu le rapport dans son entièreté. Mais on ne répétera jamais assez que le Congo, béni pour l’abondance de ses ressources naturelles éprouve des difficultés à les gérer et à en tirer profit.
Le travail accompli par cette Commission Lutundula résulte de 6 mois d’enquêtes pour 3 années de mandat calqué sur la durée de la transition. Le fameux rapport n’est pas définitif. Il n’est que le premier cliché des contrats à caractère économique conclus dans le contexte spéculatif de la guerre de 1996 à juin 2003. A preuve, les rédacteurs du rapport demandent l’extension de leur mandat à la période de la transition parce que les contrats les plus scandaleux, notamment sur la Gécamines Kolwezi, ont été marchandés en période de transparence ! Et sous les yeux de nous tous. Cette escalade dans la perversion, parallèlement à la démocratisation, appelle à plus de vigilance surtout après l’installation d’un pouvoir qui sera issu des élections. On sait déjà qu’on élira les opérateurs politiques actuels. Et on les voit à l’œuvre !
Pouvez-vous donner quelques faits qui ont retenu votre attention ?
Un indice : les parlementaires parlent des pressions qu’ils ont subies. Et s’il y a eu des menaces, cela laisse supposer qu’il y a eu de la corruption… Mais les députés ont finalement été courageux assez que pour solliciter la poursuite des investigations. Les corrupteurs impénitents n’auront bénéficié que d’un court répit. De même, les députés ne sont pas des experts et ils ont donné des avis largement modérés sur la validité de certains contrats sans avoir pu les auditer. Maintenant, les portes sont ouvertes pour des apports d’informations et d’ analyses, au-delà de l'abrogation pure et simple ou la renégociation de 16 contrats, au-delà de l’ ouverture d’ enquête contre 28 sociétés et des poursuites en justice contre 17 personnes.
La Commission « Grands Lacs » du Sénat belge aurait refusé de fournir à la la Commission Lutundula des éléments en sa possession sur les pillages des ressources de la RD Congo. Pensez-vous que cette Commission belge a quelque chose à cacher ?
Non, la coquille était vide ! Cette Commission avait des visées politiques belgo-belges et elle avait arrêté ses travaux à cause des échéances électorales sans avoir eu accès aux archives du Panel de l’ONU sur le Pillage à l’appui des deux rapports de 2002 et 2003. Mais ne nous trompons pas d’objectif. La malfaisance économique est réelle pour le passé. Ce qui importe, c’est de créer une dynamique de nature à bouter dehors les « brigands » et à amener les futurs dirigeants à conformer leurs conduites aux principes directeurs de l’ OCDE. Et ce, même si le Congo n’en est pas signataire. Il faut de la transparence dans les négociations, les projets, les activités et les résultats. Il faut s’écarter de la corruption, des avantages irréguliers et de l’intimidation à l’encontre de ceux qui les dénoncent. Il faut surtout ouvrir les yeux. La situation a empiré malgré le Panel de l’ONU, et en dépit la Commission Lutundula. Votre journal avait jugé les propositions de Robert Crem trop radicales, car il soutient notamment la mise sous tutelle de toutes ces sociétés d’Etat. Mais on ne sera jamais sévère assez ! Le cancer du pillage s‘ est métastasé. Il ne faut plus traiter de la question avec des pincettes.
Que savez-vous exactement sur les contrats léonins signés en matière minière au détriment de la Gécamines et de l’Etat congolais ? Pouvez-vous citer des cas ?
La Commission Lutundula a rendu un avis sans appel contre la Gécamines dans ses négociations : irresponsabilité, faiblesse, corruption, ingérence des politiques. Tous les contrats sont fondamentalement illicites. Je dis bien tous les contrats. La bête étant mourante, même les pigeons sont devenus des vautours!
Que savez sur la société AFRITALIA d’un certain Zunino ?
C'est un Italien qui avait été introduit à la Gécamines par les Mobutu en bénéficiant d'un contrat juteux de transport de cuivre par la route. Du jamais vu à l'époque. Il en est résulté un endettement. Le rapport Lutundula énumère ce type de contrats par lesquels des prétendus créanciers de la Gécamines ont obtenu des mines ou des usines ou des produits à commercialiser pour se faire rembourser. C’est de la magouille inacceptable, car cela a désavantagé la communauté des créanciers, favorisé des rémunérations occultes et marginalisé les capacités de gestion de la Gécamines.
Pour avoir dénoncé l’exportation frauduleuse des minerais de la Gécamines par des sujets indo-pakistanais, le journaliste Jean-Jacques Luboya a été arrêté et libéré. Selon vous, qui protège ces milieux ?
Il n’ y a pas que les Indo-pakistanais. Il y a davantage de Chinois au Katanga! Le « péril jaune » est réel. Ces gens débarquent par dizaines chaque vol. Mais ils sont protégés par toutes les composantes politiques à commencer par le PPRD. La seule société Chemaf avait rémunéré l’ancien ministre des Mines de la composante Opposition politique pour acquérir la mine de l’Etoîle. Elle paie des délégués du MLC. Et dernièrement, elle a acquis de gré à gré l’Hôtel Karavia, ce palace de 5 étoiles, des mains des ministres RCD. La gangrène est générale avec des opérateurs qui détiennent des dossiers noirs sur le personnel politique. Au résultat, il n’ y a plus d’autorité véritable et on ne refuse rien aux Asiatiques, jusqu’à des violences contre les Nationaux.
Deux frères Hammoud (Ali et Mohamed) ont été également cités dans ce trafic illicite via le poste frontière de Kasumbalesa
C’est là un fait divers. Le véritable pillage est devenu légal avec des partenariats qui ne rapportent rien de consistant à la Gécamines ou à l’Etat. Ceux qui ne trafiquent pas paient des taxes ridicules de 1 à 2% sur les valeurs exportées, avec, en plus un crédit de deux mois! Mais le fait que des frères libanais ont alimenté la chronique est révélateur de toute la perversion de la gestion minière actuelle. On a multiplié les opérateurs au point de rendre impossible le suivi et le rendement financier de ces opérations pour l’Etat. C'est de la prostitution. Le Pays a besoin d'investisseurs sérieux. Pas de gens qui viennent apprendre le métier des mines et y constituer leurs capitaux. Ce type de facilités devrait être toléré pour les seuls Congolais.
Lors de sa déposition devant la Commission « Grands Lacs », George Kimba Mukasa avait accusé le Groupe Malta Forrest de piller le minerai de germanium devant à revenir à la Gécamines. Qu’en savez-vous à ce sujet sur ce minerai ?
Le germanium est l’arbre qui cache la forêt. Je veux dire le caillou qui cache la montagne des scories de Lubumbashi. Forrest, dans le groupement GTL/STL, avait manoeuvré pour réduire la participation de la Gécamines à 20% du capital. De plus, la Gécamines ne bénéficiera de ses dividendes qu’après le rachat de ses parts, ce qui nécessitera 8 à 15 ans, ou la durée totale du projet. Incroyable, n’est-ce pas ? De plus, l’usine a été conçue pour détourner la valeur ajoutée, car on n’y produit que 15% de cobalt tandis que le raffinage final se fait en Finlande. C’est là qu’on récolte le fameux germanium avec le cobalt commercialisé. Les bénéfices se partagent à Jersey au profit d’une filiale de Forrest logée au paradis fiscal luxembourgeois. Ce dossier est devenu un modèle du genre.
Que faire ?
Je pense, comme la Commission Lutundula, qu'on doit interdire les sociétés off-shores ou qui ne sont pas cotées en bourse. On doit imposer dans tous les projets des rendements égaux ou supérieurs à ceux de la Gécamines qui faisait du cuivre et du cobalt à 99,9%. Et si cela ne peut se faire, les produits devraient rester la propriété du Congo et soumis au traitement façon à l’extérieur du pays pour que le Congo encaisse finalement la plus-value de la commercialisation et l’impôt sur les bénéfices. Cette formule est minimale, car elle s’appliquait déjà à la Métallurgie belge de Hoboken de l’ Union Minière ! Et lorsqu'on glorifie ce genre d'investissements, en réalité on est tombé très bas.
Propos recueillis par B. Amba Wetshi
