03 mars 2006
30 juin 2006 : la fin d’une transition business.
Papa Tony, c’est quoi l’article 222 ?
‘‘Mais jusqu’à quand ces gens abuseront-ils de notre bonne foi ?’’, s’interroge, visage déformé par l’indignation, Jonathan MAKILA, 38 ans, enseignant d’Anglais en cycle terminal du secondaire. ‘‘Qu’y a-t-il Jo ?’’, sursaute l’auteur qui était en train de jouer avec Magali, 8 ans, fille aînée de son ami Jonathan. Pour toute réponse, Jonathan se lève, et se met à faire les cent pas dans son salon sous les regards préoccupés de l’auteur et de ses deux autres amis : Caleb MBUYI et Seth MUKASA.
‘‘C’est l’article 222’’, répond Caleb en montrant l’écran de télévision.
Pauvre MAKILA ! Il est allé le 18 décembre 2005 voter ''en toute responsabilité oui'' à la constitution ‘‘pour mettre fin à cette interminable transition et chasser les animateurs du 1+4 avant le 30 juin 2006’’. A ses amis partisans du ‘‘non’’ qui se moquaient de lui pour avoir été, à leur connaissance, le seul Kinois à être allé voter oui à cet ''acte de vente du pays'', Jonathan avait répondu qu’il fallait une fois pour toutes sortir de cette situation rocambolesque en dotant le Congo d’un leadership élu, légitime et capable de travailler à la refondation du pays. Pour lui, la seule façon d’y arriver était de se saisir de cette "chance" unique qu’offrait ce référendum.
Tout intellectuel qu’il était, l’enseignant avait voté ‘‘oui’’, en toute bonne foi, mais sans savoir que ceux dont il avait hâte de se débarrasser s’étaient réservé une marge de manœuvre à travers l’article 222 de la constitution qui prévoyait déjà que les élections ne pouvaient pas être tenues le 30 juin 2006 et qui accordait par la même occasion une prolongation aux ‘‘afandés de Sun City’’ pour rester au pouvoir aussi longtemps que le peuple ne leur aura pas désigné leurs remplaçants. Aussi longtemps qu’ils le voudraient. Aussi longtemps que ce peuple, à la bonne foi à nulle autre pareille, dans sa compréhension et sa mollesse (?) légendaires les laisseraient faire.
‘‘Ils nous ont encore eus, ces hommes d’affaires déguisés en politiciens. Ils nous ont encore eus, ces libérateurs de dimanche qui ont été capables de conquérir le Congo en 7 mois et à qui 3 ans n’ont pas suffi pour organiser les élections’’, râle Jonathan transpirant de toutes ses sueurs et serrant poings et dents rageusement. L’auteur, craignant que la colère du père ne cause un traumatisme sur la fille, évacue vite la pauvre Magali du salon et la conduit dehors. ‘‘Maga, nous allons chercher des biscuits, tu veux ?’’. C’est la seule fois où la petite ne s’est pas comme à son habitude jetée avec excitation sur l’auteur pour le remercier. Elle se lève et se laisse traîner sans conviction.
‘‘Papa Tony, c’est quoi l’article 222 ?’’, demande Magali, en prenant le paquet des biscuits, l’air préoccupé, au lieu de dire merci avec ce sourire angélique dont ses petites dents blanches et ses yeux ronds ont le secret. Pour toute réponse, l’auteur s’accroupit et serre la petite contre lui. Comme s’ils s’étaient donné le mot, tous deux éclatent en sanglots devant les regards ahuris du vendeur et de ses clients. ‘‘Papa Tony, merci pour les biscuits’’ murmure Magali en se retirant de l’étreinte. Elle s’essuie ses deux beaux yeux, prend l’auteur par sa tendre petite main et le ramène dans la parcelle.
‘‘Ils ont toujours un article ces gars …’’
Jonathan est arrivé à contenir sa colère et parle maintenant plus calmement, assis à même le tapis qui couvre le pavement de son salon. ‘‘Ils sont bien malins ces gars. Hier ils avaient l’article 196, aujourd’hui, ils ont l’article 222’’. Les trois amis feignent de suivre le débat télévisé ‘‘autre vérité’’ sur la RTVM , Radio Télévision Message de Vie, une chaîne de l’église Armée de Victoire de l’Archbishop KUTINO FERNANDO, initiateur du mouvement de conscientisation et de pression ‘‘Sauvons le Congo’’, actuellement en exil. Pendant ce temps, Makila continue son monologue dans lequel il épilogue sur ‘‘la mauvaise foi des animateurs de la transition’’
Dans la tête de MAKILA, les souvenirs affluent.
Les assurances données, la main sur le cœur, en 2003, par les animateurs de la transition, d’organiser les élections générales au Congo avant le 30 juin 2005, selon les termes de l’article 196 de la constitution de transition, avec promesse ferme du premier d’entre eux de démissionner et de faire démissionner tout le monde si jamais parole n’était pas tenue à la date butoir.
Le soulèvement populaire du 10 janvier 2005, réprimé dans le sang, suite à la déclaration du président de la Commission ElectoraleIndépendante qui envisageait la possibilité de la tenue des élections au-delà du 30 juin.
La vigoureuse mise au point du Docteur Etienne TSHISEKEDI du 2 avril 2005, selon laquelle tout s’arrêtait au 30 juin 2005 et que les animateurs de la transition allaient céder la place à un leadership de sauvetage ayant pour mission de conduire le peuple aux élections dans une période ne dépassant pas six mois. Position aussitôt suivie par la montée au créneau d’un groupe d’exégètes intéressés avec une interprétation toute nouvelle du propos du Chef de l’Etat et de l’article 196. La promesse de démission n’était pas niée, mais dite être tenue seulement si à la fin constitutionnelle de la transition, les élections n’étaient pas tenues. Et cette fin constitutionnelle de la transition fut repoussée du 30 juin 2005 au 30 juin 2006. Des raisons spécifiquement liées à l’organisation des élections furent invoquées, alors que le processus électoral n’avait même pas été mis en route.
La fièvre qui montait à l’approche de la date fatidique. Les menaces de mort proférées par les bonzes des composantes régnantes à l’endroit de la population. Les menaces de neutralisation proférées par les plénipotentiaires de la très nébuleuse Communauté Internationale, avec le fameux CIAT en tête, au Docteur Tshisekedi. Et finalement, le passage en force du 30 juin 2005 avec ses nombreux morts et la promesse faite aux survivants selon laquelle ‘‘Cette fois, si au 30 juin 2006, nous n’organisons pas les élections, alors le peuple pourra manifester, parce que la transition s’arrêtera bien le 30 juin 2006, et après cette date, sans élections, le Congo connaîtra bien un vide juridique’’
La tenue en catastrophe des opérations d’enrôlement et d’indentification des électeurs dans un triomphalisme sans pareils de l’Abbé Président et des animateurs de la transition, jusqu’à ce référendum où lui, enseignant des langues, est allé voter pour un texte qu’il n’avait ni vu ni lu.
‘‘Mais ça ne se passera pas comme ça cette fois-ci !’’
Subitement, se découvrant les talents de parlementaire débout, MAKILA se met debout et avertit, sentencieux : ‘‘Ils avaient mijoté depuis longtemps de s’accorder une autre prolongation par la magie de leur article 222. La nouvelle constitution abroge l’ancienne, mais ces gars peuvent continuer à se la couler douce selon les dispositions de l’ancienne, pourtant abrogée ? Le beurre et l’argent du beurre ? Mais cette fois-ci, je vous jure, ça ne se passera pas comme ça’’.
Etonné par tant d’autorité l’auteur veut savoir : ‘‘Quel est ton plan, Jo ?’’
Sèche comme une de ces prophéties au parlement débout, la réponse tombe ex-cathedra : ‘‘Le Leader Maximo parlera, le peuple se mobilisera, l’armée et la police seront débordées, Lacy SWING et ses protégés n’auront qu’à se rendre à l’évidence qu’ils ne peuvent pas jouer aux malins tout le temps. En ce moment ils arrêteront de rigoler et ça sera bien la fin de cette transition business. Ils devront ensuite tenir des négociations avec les forces du changement pour la conclusion d’une dernière feuille de route électorale, l’assainissement du cadre électoral et la mise sur pied d’une équipe gouvernementale ouverte à la vraie opposition qui n’aura pour unique mission que l’organisation des élections au plus tard le 30 juin 2006’’.
Et subitement en direction de l’auteur l’enseignant demande : ‘‘Qu’en penses-tu, toi le scribouilleur ?’’. Eclats des rires et acclamations. ‘‘Toi qui connais tant de monde n’aurais-tu pas le numéro du Leader Maximo ? Comme son Etat-major est à court de stratégies, je vais bien lui refiler mon plan, à condition qu’il m’envoie l’abbé dire la messe à Butembo, et les parlementaires lire la constitution à PAY KONGILA’’.
‘‘D’abord, le Leader parlera’’
Eclats de rire. L’auteur ne peut rire davantage. Magali qui était sortie revient au salon. ‘‘Seigneur, fais-lui oublier la question de l’article 222. Tu sais que je ne saurais pas lui répondre’’. Eclats de rire de Magali qui se jette sur l’auteur. Il a prié sans s’en rendre compte, à haute voix.
‘‘Rirons-nous demain ?’’, demande l’auteur. Dans son jour d’inspiration, l’enseignant répond : ‘‘D’abord le Leader parlera. Quand il aura parlé, nous rirons bien un bon coup, sûrement’’.
Les amis se lèvent pour prendre congé de l’enseignant. ‘‘Mais tu ne m’as pas donné le numéro du Vieux ?’’, rappelle-t-il à l’auteur. ‘‘Je ne l’ai pas. Je te passe celui de Maître MUKENDI’’. L’auteur sort son portable et se met à chercher dans le répertoire. ‘‘Non, pas celui-là !’’, hurle MAKILA. ‘‘Je te donne alors celui du président MUBAKE’’, propose l’auteur. ‘‘Non, pas celui-là non plus !’’, hurle à nouveau l’enseignant. ‘‘Il te faut bien pourtant manger soit avec les colombes soit avec les faucons’’, s’esclaffe Seth MUKASA.
Les yeux de MAKILA s’illuminent soudain de la joie de l’élève qui retrouve une formule oubliée d’analyse structurelle des propositions subordonnées. ‘‘Alors, tu mets tout ça par écrit et le Leader lira’’.
Ils se disent bonsoir. L’enseignant raccompagne ses amis jusqu’à l’arrêt de bus. Un taxi se présente et les trois amis prennent place à bord. ‘‘Une dernière chose’’, lance MAKILA en faisant signe au taximan d’attendre, ‘‘quand tu écriras, rappelle-toi que nous n’avons pas nous autres le courage des scribouillards’’. Sur le siège passager avant, l’auteur se retourne et surprend le mouvement de tête acquiescant de ses amis à l’arrière.
Et comme s’il lisait dans un livre, l’enseignant cite des pseudos : ‘‘Appelle-nous Jonathan MAKILA, Caleb MBUYI et Seth MUKASA’’
‘‘Bonsoir Jo’’
‘‘Bonsoir Seth, bonsoir Caleb, bonsoir le scribouillard’’
‘‘Quel veinard, ce Leader Maximo ! Une armée toute faite que des courageux.’’
Le taxi démarre. Ce pays démarrera-t-il bien un jour, Seigneur ?
Le Leader Maximo, 73 ans, à qui le Congo refuse une vieillesse paisible. L’enseignant des langues, 38 ans, qui est allé dire oui à un texte sans l’avoir lu. Magali, 8 ans, l’écolière qui a appris hier que 1+4 ne faisaient plus 5, mais plutôt 0, et qui aujourd’hui découvre, outre l’article défini et l’article indéfini, qu’il y en avait bien un autre, l'article... 222.
Trois générations. Toutes privées de bonheur.
Demain, Seigneur, rirons-nous ?
Anthony MK KATOMBE
