11 avril 2006
Tshisekedi : le patriotisme du Sud fait peur au nationalisme du Nord
POLITIQUE NATIONALE
Question d’actualité
Tshisekedi : le patriotisme du Sud fait peur au nationalisme du Nord
Par Ben-Clet
Le Potentiel
Relayant les appréhensions de leurs gouvernements respectifs, les médias occidentaux présentent globalement d’Etienne Tshisekedi l’image d’un extrémiste. S’il avait été musulman, c’est sûr qu’il serait fiché numéro x d’al qaïda. Est-ce que cet animal politique serait assez stupide pour péremptoirement porter préjudice aux intérêts nationaux des puissances occidentales ? En tout cas, le procès d’intention qui lui est intenté démontre le conflit idéologique entre le nationalisme étatique euro-américain et le patriotisme embryonnaire des leaders du Sud.
Les apartés avec diverses personnalités étrangères de passage ou en poste à Kinshasa laissent filtrer une constante : les dirigeants occidentaux sont devenus, c’est un euphémisme, moins sympathiques à l’égard d’Etienne Tshisekedi, le président national de l’Union pour la démocratie et le progrès social (Udps), le premier parti congolais d’opposition à détenir depuis 25 ans une assise nationale.
C’est un revirement à 180° quand on se rappelle la cote d’amour de l’Udps dans ces milieux, au début des années 1990, face aux velléités de Mobutu Sese Seko de réinstaurer la dictature. Ou même au lendemain de l’avènement à la magistrature suprême de l’Afdl L. D. Kabila en 1997.
Plusieurs facteurs peuvent expliquer l’état d’esprit d’hier : l’actualité de la chute du Mur de Berlin, la recomposition du monde à la suite de la bourrasque nommée perestroïka et glasnost qui a soufflé sur tous les pays confinés jadis dans le parti unique et la dictature des généraux.
Mais d’où provient l’hostilité actuelle contre le lider maximo ? En quoi menace-t-il les intérêts des décideurs du monde ? Constitue-t-il un danger pour l’avenir ? Ces questions, et bien d’autres, partisans et adversaires de Tshisekedi se les posent. Ils aimeraient, eux aussi, comprendre et, pourquoi pas, se prémunir une fois qu’ils auront acquis sa stature.
VISION DU BUSINESS WORLD
L’homme, pour peu que nous l’observions, ne porte pas de masques devant ses interlocuteurs. Il répugne les abus du langage diplomatique. Il est également connu pour son franc-parler, pour l’obsession à défendre bec et ongles ce qu’il croit être juste, légal. Pour avoir accumulé l’expérience de ses pairs politiques, jeunes et vieux, il refuse de se prêter à la compromission, au nom de ses convictions politiques. Cette fixation l’éloigne parfois du champ des compromis historiques. D’où l’accusation de rigidité portée contre lui.
De ce tableau à celui d’intégriste prêt à sacrifier les intérêts des Occidentaux en République démocratique du Congo, la thèse ne tient pas la route. Le conflit, parce qu’il s’agit d’un conflit idéologique, est nourri par la dualité de vision entre, d’une part, le business world du Nord et, de l’autre, les spokesmen des millions de sans voix du Sud.
Sur ce registre, la Rdc ne peut pas être seule indexée. Le «crime» de Tshisekedi proscrit par la même logique, implacable et inhumaine, qui préside aux destinées des relations internationales. De nombreux dirigeants en sont tombés victimes en Afrique, en Asie, en Amérique latine. Mais, ce que le procureur ne peut prouver, dans le cas de ce politicien congolais, c’est de lui trouver des accointances avec al qaida. Ou de le confondre avec un nationaliste ombrageux à la manière – ô combien discutable ! – d’un Laurent-Désiré Kabila.
On sait par ailleurs que les Etats n’ont pas d’amis : ils n’ont que des intérêts. Ce postulat demeure le moteur des relations internationales, où la règle est le «chacun pour soi». Dans le jeu d’intérêts qui opposent les Etats-Unis d’Amérique à l’Union européenne, ou celle-ci aux côtés des Etats-Unis face aux à la Chine, le «chacun pour soi» a valeur de dieu.
MAUVAIS PROCES D’INTENTION
Qu’il s’agisse des relations commerciales ou simplement diplomatiques, chaque pays qui se veut une puissance cherche à se créer des zones d’influence, devant servir à la fois de réservoirs des matières premières et de marchés extérieurs garantis.
L’Organisation mondiale du commerce, on le voit chaque année, peine à faire appliquer dans tous les pays et sur tous les continents les règles d’un commerce juste. Tout simplement parce que les Etats se sentent en droit de conserver jalousement leurs intérêts acquis ou à acquérir.
Le président de l’Udps est l’un des rares vétérans de la scène politique congolaise encore en activité, 46 ans après l’indépendance du pays. Il a connu les honneurs et traversé le désert. Il a vécu l’Etat congolais de l’intérieur. Il a rencontré les grands de la planète et sait les démystifier. Il connaît les limites des prétentions qu’un dirigeant du Tiers monde peut défendre devant l’ogre occidental. Et il sait que la menace de chantage ne porte plus, depuis que le monde est devenu unipolaire, avec Washington comme centre d’impulsion.
On peut présumer que, dans sa vision d’aujourd’hui, il voudrait faire le chemin inverse, dans les rapports de la Rdc avec les puissances, afin de sauvegarder les intérêts nationaux congolais. Diantre ! Les Congolais, comme les peuples américain ou européens, ont aussi des intérêts nationaux à défendre, promouvoir et protéger. Dans ce jeu d’intérêts croisés ou réciproques, quel fou Tshisekedi, ou quelque autre patriote, ferait en ignorant les intérêts des partenaires ?
Une chose mérite attention et considération : Tshisekedi n’a pas la tête d’un Castro ou d’un Kim il Jong. Il ne ressemble pas à un Chavez. Il représente tout simplement les frustrations d’un peuple promis par Dieu à vivre au jardin d’Eden, mais que la politique politicienne et les ramifications affairistes internationales tiennent à maintenir en enfer. Un très mauvais procès d’intention.
