26 juin 2006
Le Katanga vu par Le Monde
Décidement, "Le Monde" s'est décidé à se désolidariser de la tendance dominante dans la presse occidentale consistant à rendre l'actualité du Congo sous la dictée des hauts commissaires européens, des ministres belges et des membres du gouvernement congolais trop intéressés pour permettre le traitement objectif de l'information.
"Le Monde", plutôt que d'écrire à partir de ses bureaux lambrissés de Paris, a fait le déplacement du Katanga. Ce qui a donné lieu à l'article ci-dessous basé, ainsi que devrait l'être tout information d'une presse digne de ce nom, sur les faits vus et palpés.
Nous avons écrit et réécrit que la Gécamines se faisait bazarder par petits morceaux et que le Katanga se mourrait, victime de la prédation éhontée du pouvoir de Kinshasa. Des journeaux européens à gros tirage nous ont contredit et traités d'alarmistes, de xénophobes.
Heureusement encore une fois de plus, le Monde regarde le Katanga avec les yeux désintéressés du professionnel de l'info et n'y voit pas le contraire de ce que nous ne cessons de dénoncer. Toute notre reconnaissance à l'excellent JP Turquoi, qui à l'instar de F. Ferrela de la VOA, nous rassurent que les dollars des politiciens euopéens et congolais ne peuvent pas acheter toute la presse.
Tony Katombe
Razzia sur le trésor du Katanga
LE MONDE | 10.06.06 | 14h06 • Mis à jour le
10.06.06 | 14h06
Le président rêve. Derrière les portes capitonnées de son bureau à Lubumbashi, la capitale de la province du Katanga, au sud de la République démocratique du Congo (RDC), Jean Assumani rêve d'une résurrection. Celle de la Gécamines , le groupe minier qui fit les beaux jours du Zaïre du président Mobutu et dont il est le nouveau patron. "
Les mots ne trompent personne. La Gécamines n'est plus que le fantôme pathétique d'une histoire révolue. Symbole dans les années 1970 d'une Afrique résolue à secouer la tutelle économique de l'ancien colonisateur, elle est aujourd'hui à l'agonie, victime d'un Etat prédateur et de firmes étrangères rapaces. "Le pillage des ressources minières du pays est systématique. Rien n'est fait pour y mettre fin", dénonce le chef de l'Eglise catholique, le cardinal Nicolas Etsou. L'ONU, les ONG internationales, le Parlement congolais peuvent bien publier des rapports alarmants - le dernier il y a quelques semaines -, l'heure est au partage des dépouilles. Et quelles dépouilles : entreprise publique, la Gécamines est assise sur 30 % des réserves mondiales de cobalt, 10 % de celles de cuivre ! Elle possède du zinc à ne plus savoir qu'en faire... La table est servie. Dotés d'un solide appétit les convives se sont invités au festin.
Le gâchis est saisissant. Il s'étale à la sortie de Lumumbashi, où une immense usine de raffinage meurt à petit feu. Des volutes de fumée ne s'échappent plus par intermittence que d'un seul des huit fourneaux pris dans un enchevêtrement de poutrelles métalliques rouillées. Un peu à l'écart, éparpillés dans un décor de ruine industrielle, des parents d'anciens de la Gécamines s'échinent dès l'aube à détacher à grands coups de marteau les résidus de cuivre accrochés aux débris épars d'anciens fours. De temps en temps, des gardes viennent les disperser. Qu'ils tournent le dos et l'étrange manège reprend jusqu'à la tombée du jour.
L'échec, on l'observe en survolant Kolwezi, l'autre grande cité du Katanga, où les mines à ciel ouvert - cuivre et cobalt -, faute d'entretien, sont devenues des lacs naturels. Pour remettre en service les installations, il faudrait des millions de dollars. Pour donner la mesure du sinistre, rappelons que la Gécamines employait jadis près de 30 000 salariés et qu'elle peine aujourd'hui à en rémunérer 12 000. "On pourrait faire avec 3 000", confie Jean Assumani. Les finances s'en porteraient d'autant mieux que l'entreprise n'a plus de fonds propres depuis des années. Elle croule sous une dette abyssale et affiche une perte équivalente aux deux tiers de son chiffre d'affaires.
La Gécamines ne vaut plus que par son portefeuille minier. Lorsqu'il est arrivé au pouvoir après avoir chassé le maréchal Mobutu, Laurent-Désiré Kabila en avait offert les plus beaux morceaux au Zimbabwe pour services militaires rendus dans la guerre contre le Rwanda. Le président assassiné, son fils, actuel chef de l'Etat, a changé de partenaires mais pas de politique. Poussé par la Banque mondiale, Joseph Kabila a laissé mourir une Gécamines exsangue et confié à des partenaires souvent étrangers des dizaines de mines du groupe public. Le résultat ne s'est pas fait attendre. Dans le sud du Katanga, des pelleteuses ont refait leur apparition dans des carrières béantes et des usines flambant neuves sortent de terre à l'ombre des friches de la Gécamines. A l'heure où les cours des métaux flambent, même les anciens terrils trouvent preneurs parce qu'ils contiennent des débris de cuivre, de cobalt et de zinc écupérables après passage dans un haut-fourneau.
Les chiffres de production ne reflètent pas encore le changement. D'ici quatre ou cinq ans, le Katanga - une province de la taille de la France – aura retrouvé les niveaux records de production de cuivre ou de cobalt des années 1980. Le problème vient de ce que la relance s'effectue dans un environnement opaque. "Ici, c'est le Far West, un pays de pionniers, résume un industriel sous couvert d'anonymat. Des entrepreneurs asiatiques, européens, nord-américains ou congolais débarquent et se servent avec la complicité des autorités." Il n'y a plus de règles qui s'imposent. Tout s'achète, tout se vend.
Une enquête du Parlement congolais réalisée fin 2005 avec le soutien de la Banque mondiale raconte par le menu le pillage organisé des richesses minières. D'une grande rigueur, le document est édifiant. Dans la partie consacrée au Katanga, il dénonce, exemples à l'appui, les "entreprises nébuleuses" à l'actionnariat obscur, les "exonérations fiscales, douanières et parafiscales accordées de façon exagérée pour des longues périodes allant de quinze à trente ans (...) sans tenir compte de l'importance réelle de l'investissement" ; les "dirigeants politiques au sommet de l'Etat (qui) interviennent dans l'ombre par le jeu du trafic d'influence et par des ordres intempestifs donnés aux négociateurs ou aux signataires des contrats" ; la puissance publique, qui accorde des permis d'exploitation "sans qu'aucune disposition de contrôle des installations ait été prise au préalable".
Personne n'a contesté la teneur de ce document, condamné à moisir au Parlement si un anonyme ne l'avait publié sur Internet. Depuis, d'autres rapports ont vu le jour qui éclairent une face nouvelle de la ruée vers le Katanga. Une firme étrangère, dont les actionnaires sont impossibles à identifier, la Somika, se voit reprocher d'avoir installé "son unité de traitement de minerais (grande consommatrice d'acide> au-dessus de la nappe aquifère qui alimente Lubumbashi", deuxième ville du Congo. "Impossible de dire ce que sera la qualité de l'eau dans deux ou trois ans", précise le directeur d'un centre médical, le docteur Charles de Baecker.
Anvil Mining, compagnie minière australienne cotée en Bourse, est, elle, accusée d'avoir, en octobre 2004, mis ses moyens de transport (camions et avions) à la disposition de l'armée congolaise pour aller reprendre une petite ville brièvement occupée par un groupuscule armé. L'affaire serait passée inaperçue si les forces congolaises ne s'étaient rendues coupables d'exactions dans la bourgade. Une
équipe de télévision australienne qui a enquêté sur place évalue à une centaine le nombre de civils froidement abattus par l'armée. Des poursuites à l'encontre d'Anvil Mining pour "complicité" sont à l'étude.
Le cas de la société indienne Chemaf illustre un autre aspect du pillage. Bénéficiaire d'une concession minière à la périphérie de Lubumbashi, la firme s'était engagée, selon le rapport parlementaire, à "apporter des investissements pour une exploitation industrielle". Dans les faits, elle s'adonnerait "illégalement à l'exploitation artisanale". Une visite sur place, à la mine de l'Etoile, concédée à Chemaf pour une bouchée de pain, le confirme. Ici, pas de cuvette savamment dessinée en demi-lune, pas de pelle mécanique en action, juste une colline noirâtre piquetée de milliers de trous autour desquels s'agite une armée d'artisans mineurs. A coup de pelles, on creuse, on s'enfonce sans le moindre étayage jusqu'à 15 ou 20 mètres de profondeur dans un sol gorgé de cuivre et de cobalt. Des sacs ressortent des puits et seront vendus à l'entreprise concessionnaire avant de partir vers la lointaine Asie via l'Afrique du Sud ou la Tanzanie. Le volume des exportations est un mystère qui profite à des firmes sans scrupule et plombe les finances publiques. En comparant les chiffres des exportations minières de RDC en direction de la Chine, une association congolaise, la Ligue contre la corruption et la fraude, a découvert qu'ils variaient de 1 à 10 selon qu'ils émanaient de Kinshasa ou de Pékin.
Autrement dit, la Chine importe de RDC dix fois plus de cuivre et de cobalt que n'indiquent les statistiques officielles fournies par Kinshasa. "Des millions de dollars de recettes (...) sont perdus chaque mois", conclut l'association. De ce naufrage où a sombré la Gécamines , Lubumbashi est miraculeusement sortie indemne. La ville à la beauté surannée a su s'adapter aux temps nouveaux. Sous le régime de Mobutu, elle vivait aux crochets de l'entreprise, qui finançait écoles et hôpitaux. C'est toujours vrai, sauf que Lubumbashi a changé de parrain. Le nouveau s'appelle Georges Forrest. Né au Congo mais de nationalité belge, ce sexagénaire aussi discret qu'influent est à la tête du premier groupe privé de la RDC. Avant la faillite de la Gécamines, la maison Forrest était puissante. La déconfiture du groupe minier a permis d'agrandir l'empire familial. Lubumbashi en profite sans états d'âme. On enseigne dans les écoles Georges Forrest. On se soigne dans les centres de santé orrest. L'équipe locale de football porte ses couleurs. Il subventionne le musée local et porte à bout de bras un centre culturel. La Gécamines est morte. La culture maison demeure.
Jean-Pierre Tuquoi (Lubumbashi, envoyé spécial)
Article paru dans l'édition du 11.06.06
Commentaires
Article très intéressant, de même que votre blog.
Voici un article sur le Gri-Gri international, qui vous intéressera sans doute.
http://crisedanslesmedias.hautetfort.com/archive/2006/06/30/le-gri-gri-international-le-rire-de-l-afrique.html
Merci
merci eric de votre visite et de votre mot gentil. merci aussi pour le lien sur le satirique "le gri gri int'l". le simple fait qu'il se fasse mettre en quarantaine au gabon, dans les deux congo,... plaide amplement en faveur de son sérieux et de l'opportunité de sa présence dans le milieu de la presse africaine.
félicitations aussi pour votre blog ! c'est vraiment grand ce que vous y faites.
tony
merci
MERCI BEAUCOUP JE SUIS CONGOLAIS ET çA ME FAIT TRèS MAL QUAND JE VOIS CES SOIDISANTS DIRIGEANTS PASSER A LA TELE ,A LA RADIO POUR ...TOUS CE PAYE ICI BAS .CE SERAI MIEUX DE PUBLIER CE TEXTE QUE TOUT LES CONGOLAIS LE LISENT
MERCI DE VOTRE PART.QUE DIEU VOUS BENISSE.
Y a t-il des industriels sérieux ?
Bonjour, mais y a t-il des industriels sérieux en RDC ? Quels sont-ils ? à part Forrest, existe t-il des usines de traitement du cuivre digne de ce nom ? D'ou vient toutes ces cathodes stockées en Tanzanie, est ce que un commerce sain peut se faire avec la RDC et concernant ces cathodes de cuivre ? Oubien ce commerce est interdit et réservé à une certaine caste ? Peut-on sciement prétendre à commercer avec la RDC sans pour cela s'attirer les foudres des "parrains" en place ? Vous qui êtes sur place quel est votre sentiment à ce sujet et pensez vous que des contacts des plus sérieux peuvent être établi avec d'honnêtes commerçants et industriels sur place ? Autant de questions pour les quelles nous aimerions trouver des réponses et correspondant à un vrai désir de nouer des contacts avec ceux qui veulent vraiment se donner la peine de s'ouvrir sur le vrai commerce. Trouverez vous le temps de nous répondre, ou pensez vous plutôt que nous touchons là à un sujet tabou que ne veulent pas dévoiler les puissances économiques en place ? Merci de nous répondre, si vous en avez les moyens bien sur !
Soyez juste et véridique
Dans beaucoup des vos écrits il n'y a pas des chiffres . Vous vous contentez l'opinion européenne assoiffée du sensentionnel car il nous fallait la chute de la Gécamines pour que nous apprenions que les prix des métaux connait des hauts des bas. La main d'oeuvre ne remplace pas la communauté environnante. En plus dans chaque situation il y a toujour du bien et du mauvais quelle que soit la pauvreté . Ce qui importe ce sont les relations humaines sur cette terre.
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