04 mars 2008
Le calvaire d’un piéton Kinois
Kinshasa, lundi 3 mars 2008, 7.30. Je n’ai pas fait 500 m que le moteur s’arrête tout net. J’essaie de redemander, d’accélérer, rien n’y fait. Pourtant, le carburant, l’huile, la batterie,… tout est bon. J’appelle le mécano. Il ouvre le capot, ausculte et tranche : ‘‘Côté mécanique, c’est bon. J’appelle l’électricien’’.
Ce dernier se pointe et examine à son tour et doctement rend le verdict. La matrice, le relais de la pompe et l’autre relais de ne sais quoi là sont foutus et doivent être remplacés. Je n’y comprends pas grand-chose. Car comme disent le latinistes, etsi multa scio, plura tamen ignoro (bien que je sache tant des choses, j’en ignore pourtant davantage. Et des domaines où je suis un grand nul, la mécanique et l’électricité viennent en tête de liste.
Je fais venir mon beau-frère à qui je laisse l’argent nécessaire aux réparations et me trouve un taxi pour Super Lemba où je me mets presque à genoux pour qu’un autre taximan accepte d’arriver sur le boulevard du 30 juin, tant le tronçon est réputé pour ses embouteillages aux heures de pointe.
Un malheur ne vient jamais seul, dit-on. A 14 heures, le beau-frère m’appelle : ‘‘La mémoire centrale est aussi foutue. Il faut 350 dollars pour la remplacer’’. Comme ils y vont ces garagistes, ils pensent vraiment qu’on a 350 dollars comme ça à sortir pour acheter leur bidule !
C’est bien là une très mauvaise nouvelle. Car même après discussion, je ne pourrais toujours pas trouver l’argent avant au moins une semaine pour acheter la pièce. Et pendant tout ce temps, je devrais me remettre à subir le calvaire du piéton. Et pour qui connaît Kinshasa, il serait difficile de trouver pire sort que celui-là.
18.30. Mon laptop en bandoulière, je quitte le bureau pour l’arrêt au niveau de l’ONATRA, archicomble. Achille, un de nos clients, me dit y avoir déjà fait 45 minutes, debout, dans l’attente du taxi. Ca me déprime.
Au loin, j’aperçois un minibus d’un ministère, de l’environnement ou du travail, je ne sais plus. Pour l’avoir souvent pris autrefois, je sais que les chauffeurs des ministères font du transport le soir pour acheter le carburant, comme le gouvernement ne leur en fournit plus, ou alors en quantité très insignifiante.
Le minibus décélère. En bon piéton d’autrefois, je n’ai pas perdu les réflexes. Je me mets à courir à reculons avec une exactitude telle que je me présente le premier à la portière quand celle-ci s’ouvre. Je monte et m’installe au fond pour ne pas gêner les autres. Plus de 30 personnes sont en train de se bousculer, de se marcher sur les pieds, de se donner des coups de coudes pour prendre place à bord d’un véhicule d’à peine 10 places.
Achille est impressionné par mon agilité. Je l’ai trouvé et je l’ai laissé. Je suis assez satisfait de moi-même. Mais pas pour longtemps. Sur la petite banquette arrière, nous sommes quatre. J’ai mon laptop sur les cuisses et le pneu de réserve du minibus sous mes pieds. Avec mes presque deux mètres, je respire à peine et commence à avoir mal au dos, mal aux jambes, mal partout. Et pour tout rendre insupportable, le chauffeur emprunte la Route des Poids Lourds, l’autre artère où les embouteillages monstres donnent souvent envie de pleurer.
Pas de chance pour mon ami Gabriel Maindo, qui passe son temps à lancer des piques sur le net à l’Udps dont il se veut pourtant membre. Après plusieurs tentatives, Gabriel a finalement réussi à m’avoir au phone. Avec l’encombrement, la difficile communication se coupe après quelques dizaines de secondes. Dommage, car il a une voix sympa, Gabriel, plus sympa que ses e-mails, en tout cas.
A quelque chose malheur est bon. Mon voisin arrache mon téléphone et fait mine de l’admirer. Sur terre, il a vu un gars s’intéresser à ma conversation avec Gabriel. Si la communication ne s’était pas coupée, le téléphone aurait été raflé par un de ces nombreux voleurs qui sévissent depuis le pont Bralima jusqu’à l’arrêt Libongo ya Baramoto.
A Lemba Terminus, un monde fou. C’est comme si tous les habitants de l’ex quartier latin se sont donné rendez-vous à l’arrêt. Ici, c’est une autre histoire. Des plus jeunes que moi me devancent dans les taxis avant que j’aie pu attendre l’une des portières. Après tout, Salongo n’est pas si loin que ça. Mais le laptop et la fatigue me dissuadent de tenter la marche.
De loin, je repère un taxi et fonce à vive allure. Je prends place à côté du chauffeur avec un grand sourire.
Mes pensées vont à Marie-Jeanne, une amie d’enfance. En 2006, après 8 ans de séjour en Suisse, et à la suite de tout le bien dont elle entendait les pro Kabila dire du régime, elle s’était décidée de venir passer ses vacances à Kinshasa. Elle m’avait trouvé un soir à Super Lemba où j’attendais depuis 30 minutes un taxi que je ne savais pas prendre.
Après tant d’années, elle n’avait pas changé, Marie-Jeanne. De la poche de son blue-jean, elle avait sorti un talon de chaussure dame : ‘‘Ca s’est accrochée dans un trou sur le tarmac de l’aéroport. Je rentre avec en Suisse pour le montrer à ceux qui m’ont conseillée de venir’’.
Nous avions rigolé un bon coup et elle m’avait prié de la laisser faire en me promettant qu’elle allait nous trouver un taxi dans moins de 5 minutes. Pendant une dizaine de minutes, je l’avais avec amusement regardée courir, bousculer les gens, en vain.
Fatiguée, elle était revenue vers moi en riant : ‘‘Kin eza vrai, kowelela ba car sentiment !’’ (Ca fait bon de vivre à Kinshasa, c’est excitant de se battre pour attraper un taxi).
Après avoir poiroté encore 30 minutes, nous nous étions résolus à nous taper notre montée de Salongo, à pied.
Tony Katombe
Commentaires
Ton blog vaut le coup
Bonjour Tony, je suis heureux de te lire depuis une semaine que j'ai decouvert ton blog via un lien sur une liste des discussions. Je suis admiratif de ton travail et j'ai retenu deux choses. Tu écris bien et simplement! Surtout sans faute d'orthographe, dans un langage digne d'un romancier! Cette race est devenue rare dans cette RDC qui tangue et bouffe ses propres fils. Courage, tes textes rassemblés d'ici un an ou deux peuvent faire un bon témoignage sous forme d'un bouquin. Je suis candidat à t'aider le moment venu à le mettre au point. Salut. Tiens bon! Bruno Kasonga
Merci Bruno
Ca me va droit au coeur, Bruno. Merci beaucoup! Restons en contact et on verra bien.
Et si la RDCongo allait mieux demain
Salut cher ami Anthony,
A chaque fois que je te lis,tu me fais rire!Je te dis souvent qu'on ne se fait pas une guerre civile,mais celle d'idées.Le pays a besoin de la différence pour avancer.Beaucoup parmi nous ont toujours pensé que je suis méchant même lorsque j'étais aux affaires au pays.Je suis certes rigoureux et ferme et justicieux pour ceux qui en ont droit.L'amitié pour moi,c'est le courage de se dire la vérité sans tabou même si c'est dur d'accepter.
Ceux qui me connaissent savent que les gens caricature sur ma personnalité,mais j'aime mourir pour ma liberté d'expression et la justice.
A bientôt!
Gabriel M
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