24 mars 2008
Le Kivu ne devrait pas compter sur Kinshasa pour son avenir
Pour réagir à la reconnaissance du Kosovo par le gouvernement du Canada, l’ambassadeur de la Serbie a, aujourd’hui, déposé, avant de rentrer dans son pays, une note de protestation devant le ministre canadien des affaires étrangères. Dans une déclaration faite hier devant les journalistes, il a dit ce qui suit : «Ce qui vient de se passer au Kossovo est un précédent dangereux qui ne manquera pas d’affecter même l’Amérique du Nord ». Il parlait, sans le nommer, du Québec, qui pourrait lui aussi déclarer unilatéralement son indépendance.
J’ai immédiatement pensé au Grand-Kivu. Si le parallélisme entre le Kosovo et le Québec est difficile à établir, celui entre l’ancienne province yougoslave et le Grand-Kivu est évident. Le Kosovo est un territoire des Serbes dans laquelle des Albanais ont été injectés pour qu’ensuite ils demandent l’autonomie, tandis que le Québec a d’abord été un pays autonome avant d’appartenir à la confédération canadienne. Une éventuelle émergence d’un certain nationalisme autonomiste dans ce cas serait due à un manque de satisfaction que ressentent certains Québécois au sein de l’ensemble canadien.
Mais le Grand-Kivu connaît exactement la situation vécue au Kosovo. Minembwe et Masisi sont des foyers par lesquels les originaires du Rwanda, une fois leur pouvoir administratif établi, pourront entreprendre de réclamer l’autonomie. Ils sont Congolais pour la plupart, mais ils tissent des liens affectifs très fort avec le Rwandais, de même qu’on a vu les Albanais du Kosovo brandir le drapeau le drapeau de l’Albanie tout en se déclarant Yougoslaves, pour le besoin de la cause.
Un autre point commun entre le Kivu et le Kosovo : les Congolais d’expression rwandaise tiennent à ce que le monde entier leur reconnaisse le statut de peuple menacé d’extinction, avec pour corollaire la possibilité d’obtention de souveraineté sur une partie du territoire congolais. De même, la menace, prétendue ou vraie, de Serbes sur les Albanais du Kosovo a amené la Communauté internationale de mettre tout en œuvre pour doter les victimes d’un état indépendant.
L’indépendance du Kosovo est donc un test pour mesurer la réaction, non seulement des Serbes à qui on arrache un territoire, mais aussi d’autres pays du monde. On sait maintenant que la même chose pourrait se passer ailleurs sans que cela soit suivi d’autre forme de réaction que de simples blâmes.
Les éléments sont réunis pour que l’expérience du Kosovo soit tentée au Gand-Kivu. La grosse erreur, c’est de croire que la volonté des Kivutiens, à elle seule, pourrait arrêter cette machine balkanisante mise en marche.
En 1994, George Edward Mouse, le sous-secrétaire d’État américain aux affaires africaines, avait préconisé la ponction de territoire à l’est du Congo pour agrandir le Rwanda afin d’y rendre la cohabitation possible entre les Hutu et les Tutsi. Le plan n’a jamais été ni dénoncé ni rejeté. Deux ans après, c’est le président du Rwanda, Pasteur Bizimungu, qui demandait la ré-définition de frontières dans les Grands Lacs, et il appelait cela «Berlin II ».
Rien de toutes ces menaces pesant sur le territoire national n’a été dénoncé, pas même par Kinshasa. Ce silence du gouvernement dont la mission principale aurait dû être celle de défendre dents et griffes la souveraineté et l’intégrité nationales, ajouté à la promptitude avec laquelle le Conseil de sécurité et toutes les nations puissantes du monde reconnaissent l’idée de la modification des frontières nationales, amène à croire que la balkanisation de la République Démocratique du Congo n’est plus qu’une question de temps.
Quoique les Kivutiens souhaitent de tout leur vœu qu’ils restent unis au Congo tel qu’il est défini dans ses frontières actuelles, leur volonté n’est pas suffisante. L’unité nationale et l’intégrité territoriale se maintiennent, non pas par des vœux pieux, mais par la capacité de se battre par tous les moyens advenant toute forme de menace.
Or, Kinshasa, avec sa meute d’aventuriers incapables de mettre sur pieds une vraie administration, ne saurait pas défendre l’intégrité territoriale. Il ne reste qu’au Kivutiens, et à eux seuls, de se prendre en charge.
Les Kivutiens doivent commencer dès maintenant à se familiariser avec l’idée qu’un jour au l’autre ils auront à se battre seul pour leur avenir. Les autres provinces sont en train de comprendre le danger de s’appuyer sur un pilier rongé par les termites, c’est-à-dire Kinshasa. Advenant l’éclatement du Congo, le Gand-Kivu pourrait être la seule province qui serait prise de court. L’éclatement, lui-même, n’est pas dangereux, mais plutôt la distraction dans laquelle il risque de surprendre les Kivutiens.
Les Kivutiens croient qu’un Kivu sans le reste du Congo deviendrait une proie à la merci du Rwanda. L’inverse est pourtant vrai : c’est Kinshasa qui ligote le Kivu et le remet, pieds et poings liés, à ses ennemis. En 1996, quand les Kivutiens, se croyant abandonnés devant l’avancée de Rwandais, avaient pris les armes, ils avaient réussi à tenir en échec l’armée
du Rwanda aidées de toutes les puissances obscures du monde. Ce ne fut que lorsqu’ils crurent que Mobutu allait se transformer en vaillant combattant pour leur venir en aide, que leur verrou a cédé devant l’ennemi.
Par la suite, la récupération de la résistance populaire kivutienne par Laurent Kabila pour en faire sa branche armée, a permis aux Rwandais de marcher sur la défense kivutienne et des souiller dans l’humiliation les femmes du terroir.
À chaque fois que le Kivu avait osé prendre son destin en mains, l’ennemi s’était posé mille questions ; mais quand il avait remis son sort entre les mains de Kinshasa, au nom de l’unité nationale, c’était le commencement du calvaire pour les populations paysannes.
Il est difficile de se défaire d’une idée qui a eu une longue vie et qui est accepté par un grand nombre. L’idée d’une nation congolaise dans ses frontières actuelles parait sacrée au point que quiconque la remet en question devient bon pour la potence. Mais les révolutions qui ont amélioré les vies des citoyens sont venues ébranler des dogmes millénaires.
Le mariage entre le Kivu et un gouvernement de Kinshasa incapable de se pencher sérieusement sur le sort de la nation n’est pas obligatoire.
Ahongya Misabiko
