29 janvier 2010
3. Dites-moi ce qui va se passer
Les travaux de modernisation du Boulevard du 30 juin créent un monstre d’embouteillage sur la principale artère de Kinshasa. Nous poireautons depuis 30 minutes à la hauteur de la Regideso sans bouger d’un seul centimètre. Nous ne savons pas non plus rebrousser chemin et sortir de cette tenaille. Hors de lui, le chauffeur rogne son frein en lâchant de temps en temps un juron de sa généreuse réserve.
Les chinois ont beau être des prodiges du génie civil, il ne faudrait tout de même pas leur demander de faire des omelettes sans casser les œufs ! Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, je sors le téléphone et me mets à naviguer dans le répertoire à la recherche des contacts à qui je n’aurais pas encore présenté les vœux du nouvel an. J’arrive sur le nom de Monsieur Bertin Matata et l’appelle aussitôt.
Je souhaite beaucoup de courage à mon ami le chauffeur et l’instruis de rentrer au bureau s’il se défait de l’étau chinois.
Sur l’avenue Mongala, à la hauteur de la Midema, se trouve un malewa* ou l’honorable député debout m’a prié de le rejoindre.
A l’intérieur, le Malewa est archicomble et inhospitalier, à mon goût. Beaucoup de bruit des gens qui parlent fort et presque tous en même temps, des nuages de fumée de cigarettes dont l’odeur rend l’air irrespirable, des filles presque nues bien qu’habillées aux couleurs d’un brasseur qui se veut leader de la filière.
N’eut été le peu de temps qui me reste, la situation précaire de ma poche et l’enthousiasme de l’honorable, je lui aurais demandé de trouver un endroit un peu moins ‘‘vivant’’.
Je commande mon sprite et lui son coca cola. Contrairement à la première rencontre, l’honorable sacrifie aux préliminaires : il s’informe de ma santé, de mon travail, de ma famille…
Avant de s’attaquer aux choses sérieuses: ‘‘Dites-moi ce qui va se passer ?’’
Histoire de faire comprendre à Monsieur Matata que je n’ai pas toutes les réponses, à son président, j’emprunte une parade. A un journaliste de La Conscience qui lui posait la même question, au début des années 1990, Tshisekedi avait répondu: ‘‘Comment voulez-vous que je sache ce qui va se passer au pays alors que je ne sais même pas ce qui va m’arriver à moi-même demain ?’’
L’homme proteste et se fait l’exégète de la pensée du Lider Maximo. Il invoque la difficile visibilité de l’époque avec la démocratisation à peine décrétée.
‘‘Il ne va rien se passer en 2011’’, je lui réponds en le regardant droit dans les yeux.
Verre à l’arrêt entre la table et la bouche restée bée, comme quelqu’un à qui est annoncée la mort d’un être cher, l’honorable n’a que son visage d’enterrement pour exprimer sa perplexité.
Désapprobateur, il s’anime: ‘‘Vous êtes un combattant, vous êtes un homme de Dieu… Vous ne pouvez pas dire ça! Et le bilan négatif de Kabila? Et la déception de De Gucht, de la commission européenne? Et le soulèvement de Dongo?, Mais vous tombez dans le Congopessimisme là!’’
Tout d’un coup, je me sens bien. Je ne suis qu’un pauvre gars qui pense tout seul tout haut et qui espère que ceux qui l’entendent répondent, s’ils veulent bien, dans un sens ou dans l’autre. Car comme disait le très bouillant Muving, moi aussi, j’aime le débat. Le débat dont j’attends quelque lumière pour éclairer tant soit le grand mystère qu’est resté ce géant Heart of Darkness de J. Conrad.
Le parlementaire debout parle longtemps, assis. Il remonte à Mobutu, ramasse le règne du Mzee, évoque la guerre de 1998, l’accord de Lusaka, le Dialogue Inter congolais, la transition ‘‘non inclusive’’… Il ressort à chaque étape la position de son parti qui s’est toujours, après coup, avérée juste.
Je lève la main: ‘‘Tout ça, c’était hier. Hormis le boycott des élections pour lequel j’avais mon idée, vous savez que pour le reste je suis d’accord avec vous sur toute la ligne. Le problème, c’est maintenant. Quelle est la position de l’Udps maintenant pour que demain soit différent au Congo?’’
Comme récitant une leçon apprise par cœur, Matata tranche: ‘‘Demain sera différent parce que maintenant, nous avons décidé que nous participons aux élections’’
‘‘Qu’est-ce qui a changé depuis 2006 pour accepter aujourd’hui des élections boycottées hier?’’, fuse la question de la table voisine.
Matata décoche un regard noir, genre de quoi je me mêle, à l’homme qui vient de parler. Pour toute réponse, le nouvel intervenant lui brandit une carte frappée aux armoiries de l’Udps.
Moi qui me ravissais d’un débat à deux, me voilà gâté avec un à trois. Je me sens aux anges et invite le camarade de Matata à notre table.
L’homme ne se fait pas prier. Il nous donne une poignée de main vigoureuse, s’assied et explique:
‘‘Hier, alors qu’il y avait une territoriale, une commission électorale, une armée, une police, un gouvernement avec institutions ouvertes à toutes les composantes, nous n’avons pas voulu participer aux élections pour des questions d’opacité, de manque de recensement…’’
Je propose un autre vitalo à Pierre** qui acquiesce et poursuit:
‘‘Jugeons-nous le travail de la CEI ou CENI moins opaque aujourd’hui que Kabila y a la main mise? Aujourd’hui qu’il a le contrôle absolu sur l’armée, la police et toutes les autres institutions? Qu’est-ce qui nous fait penser que les élections seront plus crédibles demain alors que le recensement n’est toujours pas envisagé? Quels sont les moyens dont nous disposons et quand comptons-nous les utiliser, en supposant que nous en ayons encore le temps, pour imposer le recensement et rendre transparentes ces élections?’’
Solennel, Matata parle de la rue qui est plus puissante que la bombe atomique, il re-invoque son ami De Gucht, ses amis de Dongo, le bilan de Kabila…
Pierre se secoue la tête. Je m’amuse de son exaspération. Néanmoins, il trouve des ressources pour parler calmement:
‘‘Combattant, on est d’accord sur le bilan de Kabila, mais comment sommes-nous en train de l’exploiter? Je me réjouis de l’objectivité de De Gucht sur le Congo, même si je ne vois pas en quoi nous nous posons comme structure d’alternative pour mettre fin au gâchis déploré. Je ne sais pas ce qui se passe à Dongo. Mais si par le plus grand des miracles, ces gars-la prennent Mbandaka et Kinshasa, que fera l’Udps avec cette donne là, alors qu’elle attend les élections?’’
à suivre
Tony Katombe
* gargote en langage kinois
** a révélé être proche d’un gars exclu de l’Udps et préfère garder l’anonymat
26 janvier 2010
2. Nous vous avons pris en filature
A peine nous sommes-nous installés que mon impromptu d’ami en rajoute à son questionnaire:
‘‘Pourquoi ne vous voit-on plus au parlement?’’
Je lui redis sa méprise et reçois ma surprise:
‘‘Mais honorable, je ne parle pas la caisse de résonance de Lingwala!’’, proteste-il.
Soudain, sur le mystère, un pan de voile se lève.
Les membres du parti de Limete tiennent des rassemblements de débats politiques dans les principaux carrefours de Kinshasa. Ces rassemblements ont atteint un niveau de structuration telle que Limete n’a pas mis longtemps à les reconnaître officiellement. Reconnaissance qu’il n’ont nullement attendue et dont ils n’avaient visiblement pas besoin. Car si pour les autres, ils sont le parlement debout, à leurs yeux, le vrai parlement, c’est eux. Et c’est avec tout le sérieux du monde qu’ils se donnent de l’honorable.
Je fais savoir à l’honorable que je ne mérite pas l’honneur d’être appelée comme eux, car n’ayant jusqu’ici pas encore eu le bonheur d’être membre de leur prestigieux parti. Et que surtout, ça m’arrangerait bien de ne pas être ‘‘honoré’’ en public sur le boulevard du 30 juin.
L’élu du parlement des ‘‘verts’’ n’en a cure. Sourire en coin, l’œil malicieux, il se penche vers moi, et d’une voix complice, murmure : ‘‘Il n’y a pas de quoi avoir peur, honorable, on est entre nous’’
Je commence à le trouver sympa, le Tshisekediste. Je me détends et lui rends son sourire. S’étant assuré que le serveur est hors de portée de la voix, l’homme se penche à nouveau vers moi et révèle:
‘‘Honorable, nous vous avons pris en filature’’
Je feints de rester calme. Ils sont forts, ces gars de l’Udps. Ils ont même des flics!
Imperturbable, mon ami explique:
‘‘En 2005, vous êtes venu pendant un certain temps au parlement de la NBK*. Il s’est fait, à trois reprises, que votre départ, coïncidait avec l’arrivée d’une jeep de la police qui faisait des raffles. Un beau jour, nous vous avons suivi, convaincu que vous nous mèneriez vers nos amis enlevés. A notre grande surprise, nous vous avons vu entrer dans les bureaux du journal Le Phare. Apres avoir attendu une demi-heure, nous avons levé le camp’’.
Il s’arrête, prend une bonne gorgée de son coca cola, épie une quelconque réaction de ma part. Semblant apprécier mon sang-froid, il continue :
‘‘Une semaine plus tard, nous t’avons encore suivi jusqu'à un immeuble sur le boulevard du 30 juin, en face de la grande poste. Et là, nous avons entendu quelqu’un vous appeler Pasteur Anthony et vous féliciter pour un article paru dans Le Phare. Nous nous sommes precipités sur le premier journal Le Phare que nous avons vu…’’
Soudain, l’homme se lève, quitte sa place et se plante à cote de moi, les mains jointes. Et tel un curé de campagne officiant sa première messe en ville, yeux fermés, voix grave, il récite:
‘‘Du sang sur les rameaux’’
Et me tendant la main:
‘‘Vous ne savez pas à quel point votre article nous a fait du bien, honorable. Merci beaucoup’’
Ne sachant quoi faire, je me lève à mon tour, serre la main tendue de l’homme qui, yeux embues de larmes, balbutie:
‘‘Tout ne s’était pas arrêté le 30 juin 2005.Beaucoup d’amis étaient blessés, d’autres enlevés, certains carrément tués… Et dans le concert des éditos triomphalistes de la presse internationale et nationale qui nous mettaient le moral à zéro, votre article a été un bienfaisant baume au cœur’’.
Me sentant devenir de plus en plus gauche, je sors mon téléphone, demande son numéro au gars du 30 juin, l’enregistre et lui passe le mien. Je lui resserre la main et promets de l’appeler pour tenter de répondre à ses questions.
C’est le cœur léger, mains en poches, fier comme Artaban, que je sors d’un pas assuré du restaurant résolu à rejoindre la jeep à pied vers la gare centrale.
à suivre…
Anthony Katombe
*Nouvelle Banque de Kinshasa
22 janvier 2010
Rencontre avec un malade du …Congo
1. Honorable?
‘‘Chief, il y a un gars qui vient vers nous en criant’’
Je regarde dans le rétroviseur et vois effectivement un homme s’avancer, à pas de course, vers le véhicule, avec grands cris et gestes. Une fois à mon niveau, je descends la vitre pour entendre ce qu’il crie.
‘‘Honorable! Honorable!’’
Je fais savoir à l’homme qu’il y a méprise et remonte la glace. Peine perdue, il crie de plus belle et tape avec frénésie sur la vitre.
‘‘Chief, on a un problème’’, diagnostique le chauffeur d’un ton préoccupé.
Une douzaine de shégués* encercle le véhicule. Et comme exécutant l’ordre d’un invisible maestro, ils joignent leurs voix à celle de celui qui tambourine la vitre.
‘‘Honorable! Honorable!’’
Devant, les voitures commencent à avancer. Derrière retentit le concert de klaxons de ceux que bloque notre véhicule.
Je redescends la glace et m’enquiert:
‘‘Wapi leader?’’** Un malabar écarte le batteur et se plante à sa place. Je lui fais le plus beau de mes sourires
‘‘Président, y’oyebi kaka, te. Na’opatrouiller nanu yaya moko liboso awa. Sima na’ozongela kaka ba sens oyo, bongo tosala masolo’’***
‘‘Carré’’****, grommelle-t-il.
Le malabar fait signe à sa troupe qui libère le véhicule. Mais l’embouteillage ne nous permet pas d’aller bien loin. Le percussionniste en profite pour nous rattraper et reprend ses cris:
‘‘Honorable! Honorable!’’
Voulant me débarrasser de lui, je lui tends un billet de 500 francs. Monsieur s’indigne, sort de sa poche une carte de l’Udps qu’il me tend et qui en ajoute à ma confusion. Je donne des instructions au chauffeur pour la suite de la course, et descends du véhicule.
A peine ai-je posé les pieds à terre que le Tshisekediste charge:
Pourquoi vous n’écrivez plus ? Pourquoi vous nous avez laissé tomber ? Pourquoi avez-vous abandonné la lutte ? Est-il interdit à un prédicateur de lutter pour son pays ? Qu’est-ce qui va se passer maintenant ?
Cet homme me connaît. A quel point ? Je ne saurais dire. Mais il sait de moi deux choses, et pas de moindres: j’écris et je prêche.
Pour me calmer, je lui demande de se calmer.
‘‘Anthony ’’, je lui tends la main.
‘‘… Katombe’’, me fais-je compléter.
‘‘Bertin Matata’’, il secoue ma main avec vigueur
‘‘Enchanté’’, parviens-je à marmonner sans grande joie lorsque nous entrons dans le restaurant.
à suivre…
Tony Katombe
* appellation kinoise des enfants de la rue
** où est le chef?
*** président, toi-même tu sais, je vois un gars là devant et je reviens par ici pour que nous parlions affaires
****D’accord
